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Hervé Guillou, PDG Naval Group

Partie prenante et brique essentielle de la souveraineté nationale et de l’autonomie stratégique de la France, l’Industrie de Défense doit être apte à doter les armées des capacités nécessaires, ce qui la rend elle-même stratégique. La raison d’être de Naval Group est bien, depuis 400 ans, de répondre aux besoins souverains de la France dans le domaine naval à un coût compétitif et au meilleur niveau technologique.

Alors que s’enclenche la rédaction de la prochaine Loi de Programmation Militaire, il est donc fondamental de s’interroger sur les risques qui pèsent aujourd’hui sur la capacité de notre outil industriel à fournir dans la durée les systèmes au niveau de performance voulu, au rythme nécessaire et à un prix maitrisé.

Premier de ces risques, et nous ne pouvons l’ignorer plus longtemps : dans un contexte sécuritaire dégradé, les grandes puissances dans le monde décident d’investir de nouveau massivement dans leurs outils de Défense, y compris dans leurs marines. Ce retour des Etats-puissances conduit naturellement à l’émergence et au renforcement rapide de nouveaux concurrents, ayant de fortes ambitions sur le marché mondial. Naval Group assiste ainsi à l’arrivée d’industriels russes, coréens, turcs, japonais, chinois et d’autres encore dans la compétition internationale. Il s’agit bien d’un fait nouveau, et au-delà des questions purement commerciales, les menaces qu’ils font peser sur nos enjeux opérationnels sont à considérer dans toute leur dimension stratégique, car ils accompagnent ou précèdent évidemment une volonté assurée d’influence et de présence politique dans la durée.

Confrontée à cette pression concurrentielle qui s’accroît, notre industrie doit nécessairement marquer sa différence par la technologie. L’arrivée et la montée très rapide en maturité des technologies de rupture, pour beaucoup liées au même phénomène-racine du numérique, nous interdit de rater de marche. Produit militaire de loin le plus digitalisé, le naval est très sensible à ces cycles. L’évolution critique du domaine des télécoms et du numérique à laquelle nous assistons nous oblige à avoir non pas un coup d’avance, mais deux ou trois ! Comment garder alors le contact avec ces cycles d’innovation qui sont aujourd’hui tout au plus de trois à cinq ans quand nous aurons durablement des cycles très longs sur les navires ?

Cela nécessite une organisation et une conduite des programmes tout à fait différentes, avec une continuité de plus en plus forte entre la construction neuve et l’entretien flotte, et l’arrivée de technologies de rupture comme le Big Data qui bouleversent le champ des possibles. Nous ne devons pas nous interdire de réfléchir à l’évolution de nos méthodes de conduite des programmes, pour faire cohabiter cycles courts – les technologies (3 à 5 ans) – et cycles longs – les plateformes (30 à 50 ans). Il en va de même de l’entretien flotte avec l’arrivée des technologies de maintenance prédictive, la question de la maîtrise de la configuration des méga-logiciels, la cyber sécurité etc.

Enfin, le maintien de notre capacité d’innovation et de recherche est intrinsèquement lié à la maîtrise de nos compétences et à l’anticipation des besoins nouveaux dans le temps long. Naval Group, par nature hautement technologique, compte plus de quatre cents compétences spécifiques, y compris une trentaine dites orphelines dans des domaines aussi stratégiques que la propulsion nucléaire ou les installations aviation sur porte-avions. Ces compétences orphelines n’ayant aucune autre application dans le civil ou à l’exportation, il est donc indispensable, pour les conserver, de garantir par la commande publique un flux significatif d’études et de programmes concrets. Dans le cas contraire, la perte de souveraineté serait irréversible, à l’image de ce qui se passe en Grande-Bretagne – de plus en plus dépendante des Etats-Unis pour ses technologies navales.

Face à l’ampleur de ces défis, il revient à l’Etat français de trancher : si son ambition est de maintenir son outil militaire au 1er rang de performance et de technologie, il n'a pas d'autre alternative que de travailler à se doter aussi des moyens nécessaires, notamment financiers, pour s'assurer qu'il dispose d’une industrie de défense forte et pérenne.